Allo radio bobo

14 mai 2014 by DocSamad

Allo radio bobo

Sur les ondes, la tendance est à l’interactivité. Les émissions à thématiques sociales brassent appels et témoignages venus de tout le Maroc. Ceux qui les animent sont devenus de véritables stars de la bande FM. Le point avec quatre animateurs-vedettes.


Il est 15h et le standard d’Atlantic Radio explose depuis soixante minutes. Derrière la vitre du studio, Chourouk Gharib fait de grands signes à la téléphoniste pour savoir combien d’auditeurs il reste à prévoir avant la pause. Du lundi au vendredi, de 14h à 16h, elle anime l’émission “Nwadah lik”. La jeune femme à la voix suave a su créer une réelle communauté de parole, en diversifiant les thèmes et en s’appuyant sur des spécialistes assidus et rompus à l’exercice radiophonique. “Je sers de relais entre les médecins et les auditeurs, j’essaye de mettre les questions posées et les réponses données au même niveau”, explique Chourouk. Et elle y arrive parfaitement. Tous les jours, un psychiatre, un pédiatre, une gynécologue et un sexologue se relaient à ses côtés. Professionnelle jusqu’au bout de la semaine, Chourouk assure l’émission du vendredi toute seule et privilégie des sujets de société. “Pour traiter du tberguig, par exemple, il n’est pas nécessaire de déranger un spécialiste. Les témoignages des auditeurs sont une bonne manière de faire le tour de la question”, explique-t-elle. Le standard répond à une trentaine d’appels et en fait passer une douzaine à l’antenne. “L’idée n’est pas de faire passer les auditeurs à la chaîne, mais de traiter chaque cas avec le respect qui lui est dû”, précise Chourouk, avant de remettre ses écouteurs et d’engager la conversation avec les personnes au bout du fil.

Spécialistes tout terrain
Sur Hit Radio, l’émission “On t’écoute” reçoit une centaine d’appels au standard. “Ce mois-ci, j’ai reçu 12 683 mails, et je ne parle pas de la boîte mail de Hit Radio”, assure Doc Samad. De dimanche à jeudi, de 22h à minuit, Samad Benalla assure l’antenne. A l’image de la station qui l’emploie, ce médecin de 30 ans, formé au Maroc, en Belgique et en Angleterre, adopte un discours et un langage jeunes. Entre une chanson de Sexion d’Assaut et un son de Jessie J, “Doc Samad” – que ses auditeurs tutoient – promulgue ses conseils. “Mon but est de discuter sans tabous et je l’assume jusqu’au bout”, rime malgré lui le docteur. “Il n’y a aucune honte à traiter de sujets tels que l’homosexualité, les troubles sexuels ou la pédophilie”, assène-t-il. Cependant, les thèmes qu’évoque le coach personnel et sexologue sont souvent noyés dans les peines de cœur des auditeurs. Cette fois, une jeune Oujdie appelle pour faire part de ses doutes : un garçon l’a alpaguée dans la rue, lui demandant de l’épouser. La jeune fille n’est pas contre l’idée et se met à le fréquenter, mais elle se rend vite compte qu’il lui ment sur son nom et sa profession. “Je ne fais pas de consultation à l’antenne”, assure Doc Samad. “J’assure simplement l’écoute.” A cette jeune fille, il va conseiller de confronter son copain et de “ne pas se compliquer la vie, qui est déjà ‘mmout’ compliquée”. Aux autres, dont les problèmes semblent plus complexes, il parlera de structures à même de les aider. “Lorsqu’une auditrice appelle pour expliquer qu’elle est vierge, qu’elle a eu un rapport sans pénétration mais que son test de grossesse est positif, il est essentiel de lui expliquer qu’elle peut tomber enceinte avec un hymen intact. Il y a encore des notions absurdes qui circulent. A croire qu’un hymen est fait en béton”, se désole Samad Benalla. Mais pourquoi les gens se confient-ils à la radio ? Nos animateurs sont unanimes : la confidentialité et l’anonymat sont assurés, et puis les gens ont besoin d’avoir un avis extérieur et d’être orientés. Si les jeunes qui font appel à Samad Benalla semblent satisfaits de ses conseils, d’autres l’écoutent pour s’indigner, non pas de la pertinence ou non de ses propos, mais des thèmes qu’il choisit d’aborder. “On m’a parfois accusé d’inciter à la débauche, d’apprendre aux gens ‘comment faire le sexe’, témoigne-t-il. L’éducation sexuelle n’est pas le plaisir sexuel, même si les deux sont très importants pour la santé physique et mentale”. En somme, le doc ne se permet pas de juger la liberté des pratiques de ses auditeurs ou leur degré de religiosité : “Ce n’est pas mon rôle et ça n’entre pas dans mon champ d’expertise”.

Confessions intimes
“Dans mes émissions, il n’y a jamais eu ni médecin ni herboriste : on se met tous ensemble et on s’écoute”, raconte Noureddine Karam. Le ‘zmagri’, comme il se définit volontiers, officie à la radio marocaine depuis 2006. D’abord sur Rabat Chaîne Inter, puis sur Chada FM et dorénavant sur Radio Mars, où il s’essaye à la matinale et reprend l’antenne de 23h à 1h du matin, dans “Mazal manaâsinch”. “C’est le créneau de mes rêves”, confie l’animateur. “Lorsqu’on m’entend à la radio, on se demande si je ne me moque pas des gens”, sourit-il. C’est que sa darija, apprise en France, trébuche parfois. Mais c’est surtout sa marque de fabrique. “Je me suis surpris à devenir le bon copain à qui on veut raconter ses problèmes et ses succès, et ça me plaît.” Ne prenant pas sa mission à la légère, Karam devient un forcené de l’antenne et considère ses auditeurs comme sa “famille”, aussi conservatrice que reconnaissante. C’est qu’il y a des avis difficiles à comprendre, même pour leur animateur fétiche : “Lorsque nous avons évoqué l’affaire de la petite Wiam et de son horrible viol, certaines personnes appelaient pour dire que les femmes le cherchaient parfois, à travers des sourires, etc.” Pour autant, Noureddine Karam est persuadé d’une chose : “La radio a décomplexé les Marocains”. Mais si la bande FM a libéré la parole, les propos qui y sont tenus restent généralement traditionalistes, de la part des animateurs comme de celle des auditeurs.

SOS société
Avec le nombre d’auditeurs qui usent leur temps de parole pour le remercier plutôt que pour exposer leur problème, Mamoun Dribi pourrait se lancer en politique et réunir une masse électorale conséquente. Le psy, fasciné par Françoise Dolto et son travail de vulgarisation sur les ondes de Radio France, a commencé sur Medi1 et officie désormais sur Med Radio. Il répond à ses “patients” tous les jours, de 14h à 15h30, dans “Bikoulli woudouh”. D’abord concerné par le développement des intelligences de l’enfant, il s’est tourné vers la radio pour prodiguer des conseils, avant de voir plus large et de s’intéresser au noyau familial. “Je crois en l’adaptation à l’ethnoculture et à l’ethnopsychologie”, professe Mamoun Dribi. Le professeur dit travailler à partir des critères culturels et régionaux de ses auditeurs, adaptant chaque concept à un critère ou à une langue qui leur parle. “A la radio, le but est de vulgariser et d’expliquer, et non de résoudre”. Pour lui, ce besoin de se confier à l’antenne révèle que “le citoyen n’a pas de relais. La cellule familiale est menacée. Au Maroc, on pense qu’une politique sociale serait trop coûteuse et pas rentable. C’est bien beau de faire des autoroutes, mais il y a d’énormes chantiers mettant le citoyen au cœur de l’action qui sont nécessaires et urgents”, s’indigne-t-il. Aussi contradictoire que cela puisse paraître, la radio semble être l’unique recours d’une société en mal de réponses. Pas sûr que prévenir au lieu de guérir soit la bonne solution sur le long terme…

Source : Telquel

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